"Pour que la misère humaine ait un intérêt, du moins temporairement, il faut lui donner l'apparence d'un jouet aux couleurs vives. Le peuple est tel un enfant très capricieux qui exige un jouet nouveau chaque jour. Le cri « vertueux » contre le trafic des Blanches en est un. Il divertit le peuple pendant quelques temps et donne lieu à de nouvelles fonctions politiques – on pense aux cafards peuplant notre monde que sont les inspecteurs, les enquêteurs, les détectives et ainsi de suite.
Quelle est la cause véritable du commerce des femmes? non seulement des femmes blanches, mais aussi des femmes de couleur? C'est l'exploitation bien entendu, l'impitoyable Moloch du Capitalisme qui s'engraisse sur le dos de la main d'œuvre sous-payée et condamne ainsi des milliers de femmes et de jeunes filles à la prostitution. Ces filles et femmes de Madame Warren se disent : « Pourquoi gaspiller une vie à travailler pour quelques shillings de la semaine dans une arrière-cuisine, à raison de 18 heures par jour? »
Évidemment, nos réformateurs ne soulèvent pas ce problème qu'ils connaissent bien, mais dont ils n'ont aucun intérêt à parler. Il leur est plus profitable de faire les faux jetons et de paraître offusqués plutôt que regarder les choses en face.
On note tout de même une exception louable, parmi les jeunes écrivains : Reginald Wright Kauffman, dont l'œuvre, The House of Bondage, est la première tentative sérieuse d'aborder ce mal social sans l'habituelle perspective philistine sentimentale. M. Kauffman, journaliste d'expérience, démontre que
l'industrialisation a conduit la plupart des femmes à choisir la prostitution. Les femmes qui sont décrites dans The House of Bondage appartiennent à la classe ouvrière. Si l'auteur avait dépeint la vie de femmes d'autres milieux, le bilan aurait été le même.
Partout, les femmes n'ont de valeur qu'en tant qu'objets sexuels et non en tant que travailleuses. Il est donc presque normal qu'elles doivent acheter leur droit de vivre et la place quelconque qu'elles occupent contre des faveurs sexuelles. Après, entre une femme qui se vend à un seul homme, dans le mariage ou en dehors du mariage, ou à plusieurs hommes, il n'y a que peu de différence. Que nos réformateurs l'admettent ou non, l'infériorité économique et sociale de la femme est responsable de la prostitution.
Ne serait-ce qu'aujourd'hui, les bonnes gens s'étonnent d'apprendre que rien qu'à New York, une femme sur dix travaille en usine, que son salaire moyen est de six dollars pour une semaine de 48 à 60 heures de travail et que la majorité des salariées sont au chômage pendant plusieurs mois de l'année et se retrouvent avec un salaire annuel moyen de 280 $. À la vue de ce cauchemar économique, peut-on vraiment se demander pourquoi la prostitution et le trafic de Blanches ont pris tant d'importance?
Au cas où ces chiffres paraîtraient exagérés, il convient de regarder de plus près la position de certaines autorités sur la question de la prostitution :
« Plusieurs de ces tableaux font ressortir les causes directes de la dépravation des femmes, parmi lesquelles, les types d'emploi occupés et les salaires reçus avant de connaître la déchéance, et les économistes politiques vont devoir se demander jusqu'à quel point des motivations purement commerciales peuvent justifier la réduction du taux de rémunération par les employeurs, et si les économies qui sont faites à travers les bénéfices conséquents ne se retrouvent pas vite perdues dans des impôts exubérants censés couvrir les dépenses qu'engendre un système basé sur le vice qui, dans bien des cas, est une conséquence directe du fait que des travailleuses honnêtes ne sont pas suffisamment rémunérées. »*Note : * Dr Sanger, The History of Prostitution.Les réformateurs de notre époque y gagneraient à étudier le livre du Dr Sanger. Ils y découvriraient que sur les 2000 cas de femmes qu'il a étudiées, peu d'entre elles sont issues des classes moyennes, de situations simples ou de foyers agréables. Une grande majorité de filles et de femmes sont des ouvrières; certaines se sont prostituées de leur plein gré, d'autres connaissaient un sort cruel et misérable dans leur foyer, d'autres encore souffraient d'une nature ingrate ou d'un handicap physique (je parlerai de celles-là plus loin). Les gardiens de la pureté et de la moralité noteraient aussi que sur 2000 cas, 490 étaient des femmes mariées vivant avec leur mari. De toute évidence, le sacrement du mariage ne leur garantissait guère « sécurité et pureté ».
Note : on retiendra que le livre du Dr Sanger a été interdit de toutes les correspondances aux É.-U. Apparemment, les autorités ne se soucient pas de faire connaître au public la raison véritable de la prostitution.
Le Dr Alfred Blaschko, dans PROSTITUTION IN THE 19TH CENTURY, insiste encore davantage sur le fait que la situation économique est un facteur essentiel de la prostitution.
« La prostitution a beau avoir toujours existé, c'est au cours du 19e siècle qu'elle a pris des proportions telles qu'elle est devenue une institution sociale. Avec le développement de l'industrie et le nombre considérable de gens sur le marché de la compétition, la croissance et le surpeuplement des grandes villes, l'insécurité et l'incertitude de l'emploi, la prostitution a bénéficié de l'élan le plus remarquable de toute l'histoire de l'humanité. »Et c'est Havelock Ellis à nouveau qui, même s'il n'aborde pas la question lui-même de manière aussi absolue, est forcé d'admettre que le facteur économique est la cause principale du problème, directement et indirectement. Il constate ainsi qu'un fort pourcentage de prostituées est recruté parmi les servantes, même si ces dernières bénéficient de moins de soins et de plus de sécurité. D'un autre côté, M. Ellis ne dément pas que l'aspect routinier, ingrat et monotone de la vie de la servante et plus particulièrement, le fait qu'elle n'a pratiquement aucune chance de connaître ni relation amoureuse, ni la joie d'avoir son propre foyer, la poussent à vouloir chercher à se divertir et à oublier, dans l'excitation et le feu de la prostitution. En d'autres termes, la jeune servante étant considérée comme une fille de corvée sans aucun droit sur elle-même et éreintée par les caprices de sa maîtresse, tout comme l'ouvrière ou l'employée, ne trouve que la prostitution comme échappatoire.
Le plus drôle dans cette affaire avant même la réaction de l'opinion publique, c'est l'indignation des « bonnes et honnêtes gens », notamment des gentilshommes chrétiens que l'on retrouve immanquablement au premier rang de toutes les croisades. Ils ignorent donc tout de l'Histoire des religions, dont celle du Christianisme? Ou alors ils espèrent que la nouvelle génération ignore le rôle que l'Église a joué par rapport à la prostitution dans le passé? Quelle que soit leur excuse, ils sont bien les derniers à pouvoir protester contre les pauvres victimes d'aujourd'hui, étant donné que la prostitution, comme tout étudiant cultivé le sait pertinemment, est née de la religion et qu'elle est perpétuée et encouragée depuis des siècles, non comme une abjection mais comme une vertu, et approuvée en tant que telle par les dieux eux-mêmes.
« Il semblerait que la prostitution tire ses origines de la tradition religieuse – la religion, cette institution qui préserve si bien les coutumes et qui a si bien su préserver, sous une forme différente, une liberté élémentaire qui était en train de disparaître de la vie sociale générale. L'exemple classique remonte à l'époque d'Hérodote, au 5e siècle avant J.-C., au temple de Mylitta, la Vénus de Babylone, où chaque femme devait se rendre une fois dans sa vie et s'offrir au premier étranger qui lui jetterait une pièce, en signe d'adoration de la déesse. Des coutumes très similaires étaient observées dans d'autres régions de l'Asie occidentale, en Afrique du Nord, à Chypre et dans d'autres îles de la Méditerranée orientale, ainsi qu'en Grèce, où le temple d'Aphrodite, dans le fort de Corinthe, abritait plus de 1000 hétaïres travaillant pour la déesse.
« Tous les écrivains spécialistes en la matière soutiennent que la prostitution religieuse s'est développée, en règle générale, à partir de la croyance selon laquelle l'activité reproductrice des humains avait une influence mystérieuse et sacrée dans la promotion de la fertilité de la Nature. Lorsqu'elle est devenue une institution organisée sous l'influence sacerdotale, la prostitution religieuse a néanmoins développé petit à petit des aspects utilitaires contribuant ainsi à augmenter les recettes publiques.
« La montée du christianisme au sein du pouvoir politique n'a pas amené de grands changements dans l'approche générale. Les prêtres qui étaient à la tête de l'église toléraient la prostitution. Au 13e siècle, des bordels étaient protégés par les municipalités. Ils faisaient partie, en quelque sorte, du service publique, et leurs dirigeants avaient presque un statut de fonctionnaire. »*Note : * Havelock Ellis, SEX AND SOCIETYAjoutons à cela les extraits suivants tirés de l'étude du Dr Sanger :
«Le Pape Clément II a émis une loi stipulant que les prostituées seraient tolérées si elles reversent une certaine part de leurs bénéfices à l'église. »
« Le pape Sixte IV était plus pragmatique : d'un seul bordel, construit par ses propres soins, il recevait 20 000 ducats. »À notre époque, l'Église agit un peu plus discrètement. Elle s'abstient au moins de demander ouvertement de l'argent aux prostituées. L'investissement immobilier, à son avis, est plus rentable. L'église de la Trinité, par exemple, loue des trous à rats à un prix exorbitant à celles qui vivent de la prostitution.
Pour autant que j'aimerais le faire, je n'ai pas ici la place de parler de la prostitution en Égypte, en Grèce et à Rome, ou au Moyen-Âge. Les circonstances spécifiques à cette période sont particulièrement intéressantes du fait que la prostitution était organisée en associations présidées par la Reine de bordel. Ces associations se servaient de la grève comme moyen d'améliorer leurs conditions et de maintenir les tarifs. C'est là sans aucun doute une méthode plus pratique que celle de l'esclave salariée moderne.
Ce serait prendre parti et être extrêmement superficiel que de soutenir que la situation économique est seule responsable de la prostitution. Il y a d'autres causes, tout aussi importantes et essentielles. Ça aussi, nos réformateurs le savent, mais ils osent en parler encore moins que du régime qui bouffe la vie des hommes tout autant que des femmes. Je parle de sexe, ce mot qui donne des convulsions morales à une majorité de gens.
C'est un fait reconnu, les femmes sont élevées en tant qu'objets sexuels, pourtant, on leur cache tout de la signification et de l'importance du sexe. On supprime tout ce qui est relié à la question et les personnes qui essaient de mettre la lumière sur cette terrible obscurité sont poursuivies et jetées en prison. Pourtant, aussi longtemps qu'une fille ne sait pas prendre soin d'elle et ne connaît pas le fonctionnement d'une part essentielle de sa vie, elle constitue inévitablement une proie facile de la prostitution ou de tout autre forme de relation qui la rabaisse au rôle d'objet purement sexuel.
Du fait de cette ignorance, la vie et la nature d'une jeune fille se retrouvent complètement contrariées et abîmées. Il semble évident qu'un garçon suive l'appel de la nature, qu'il puisse, en d'autres termes, aussitôt que sa sexualité s'affirme, satisfaire les pulsions qui l'animent;
mais les moralistes sont scandalisés rien qu'à l'idée que la nature d'une fille doive s'affirmer. Pour eux, une prostituée n'est pas tant une femme qui vend son corps mais une femme qui vend son corps sans être mariée. La preuve en est que le mariage arrangé pour des motifs financiers est tout à fait légal et que l'opinion publique lui donne son assentiment, tandis que tout autre forme d'union est condamnée et répudiée. Voici pourtant la définition convenable d'une prostituée :
«une personne pour qui les relations sexuelles sont une source de revenu. »"
"Ce système qui force les femmes à vendre leur féminité et leur indépendance au plus offrant n'est qu'une ramification du même système infernal qui permet à quelques uns de vivre sur les richesses produitent par leurs semblables, dont 99 % doivent travailler et se réduire en esclavage du matin au soir pour un salaire à peine suffisant à leur survie, cependant que les fruits de leur travail sont absorbés par une minorité de vampires désoeuvrés qui vivent entourés de tout ce que le monde compte de plus luxueux .
Arrêtons nous un moment à la contemplation de ces deux images du système social en vigueur au XIXème siècle.
Regardons les maisons bourgeoises, ces endroits magnifiques dont la vente du seul ameublement pourrait subvenir aux besoins de centaines d'hommes et de femmes . Regardez les soirées et les diners des enfants de ces Bourgeois, dont un seul plat aurait suffit à nourrir des centaines d'affamés pour qui un repas d'eau et de pain est un luxe. Regardez ces fanatiques de la mode, passer leur temps à inventer de nouveaux moyens de s'amuser : sorties au théâtre, bals, concerts, yachting, courant d'une partie à l'autre du globe dans une recherche folle de gaieté et plaisirs. Et alors tournez vous un moment et regardez ceux qui produisent la richesse qui paie ces divertissement excessifs et artificiels."
"Regardez les, entassés dans des caves sombres et humides où jamais n'arrive le moindre souffle d'air frais, vêtus de guenilles, trainant leur misère du berceau au tombeau, leurs enfants vagabondant dans les rues, nus, affamés, sans personne pour leur adresser la moindre parole d'amour ni leur offrir la moindre tendresse, grandissant dans l'ignorance et la superstition, maudissant le jour de leur naissance.
Regardez-les, ces deux images ! Vous les moralistes et les philantropes, et dites moi qui doit être blâmé pour cela ! Ceux qui sont conduit à se prostituer, légalement ou pas, ou bien ceux qui conduisent leurs victimes à tant de désespoir ?
Le problème, ce n'est pas la prostitution, mais la société elle-même, ce système injuste porté par la propriété privée, l'Etat et l'Eglise. Ce système du vol légalisé, du meurtre et du viol de la femme innocente et de l'enfant sans espoir." Emma Goldman
Putain de vie!